HOMMAGE A LA VIE

http://emmila.canalblog.com/archives/2017/02/27/34988876.html

C’est beau d’avoir élu

Domicile vivant

Et de loger le temps

Dans un coeur continu,

Et d’avoir vu ses mains

Se poser sur le monde

Comme sur une pomme

Dans un petit jardin,

D’avoir aimé la terre,

La lune et le soleil,

Comme des familiers

Qui n’ont pas leurs pareils,

Et d’avoir confié

Le monde à sa mémoire

Comme un clair cavalier

A sa monture noire,

D’avoir donné visage

À ces mots : femme, enfants,

Et servi de rivage

À d’errants continents,

Et d’avoir atteint l’âme

À petits coups de rame

Pour ne l’effaroucher

D’une brusque approchée.

C’est beau d’avoir connu

L’ombre sous le feuillage

Et d’avoir senti l’âge

Ramper sur le corps nu,

Accompagné la peine

Du sang noir dans nos veines

Et doré son silence

De l’étoile Patience,

Et d’avoir tous ces mots

Qui bougent dans la tête,

De choisir les moins beaux

Pour leur faire un peu fête,

D’avoir senti la vie

Hâtive et mal aimée,

De l’avoir enfermée

Dans cette poésie.
JULES SUPERVIELLE

L’EMERAUDE PROMISE

http://emmila.canalblog.com/archives/2017/02/22/34967856.html

On naît à chaque seconde de l’enfant que nous avons été, du miracle du temps qui ne nous efface, du chant qui s’ouvre comme une écluse délivrée, des eaux descendues d’une vieille mémoire, des mots enfin possible pour nommer le sens de ce que nous croyions dérives et qui n’avait en somme que la forme du chemin. Car il y a une parole pour chaque chose de ce monde, pour chaque acte de nos corps au milieu des fleurs qui poussent et des arbres qui tombent. On naît à chaque heure parce que la mort ne sera jamais que l’affaire des vivants qui s’inquiètent de partir dans les bagages du hasard, avec la peur de ces lendemains d’aventure où naviguent des marins inconnus rêvant d’îles à découvrir. Oui, vieillir est une richesse inespérée. C’était donc peut-être cela l’émeraude promise de l’âge.

BRUNO RUIZ