JE N’ACHÈTE PLUS DE LESSIVE

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Recherche 

N’entre que dans la cathédrale des hommes qui doutent. C’est largement suffisant pour s’y perdre et trouver le sens d’une route. Tu trouveras en eux la flamme des silex, la caresse des corps en larmes, l’édifice indispensable des vieilles villes. Les ports n’existent que parce qu’il y a des océans. Là-haut n’est qu’une catastrophe de mensonges et d’à-peu-près. Préfère-lui la complexité des étoiles, le vertige des trous noirs, l’opiniâtreté des chercheurs de langues et la douceur nommée des longues soirées d’automne. Mais ne crache jamais sur ceux qui rêvent et s’embrouillent, ceux qui se sont perdus un jour de n’avoir jamais trouvé un chemin. Tiens promesse à tes réveils difficiles. Toute la fatigue du monde doit s’enrouler à l’immense vis de la ferveur qui est en toi, celle qui transperce tes jours gris. Et si un jour ce que tu cherchais depuis toujours resplendit en toi, que cela éclabousse les actes de ceux qui restent patiemment à l’étude.

BRUNO RUIZ

Le chemin 

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L’éclat de l’eau, l’éclair dans l’orage, le foin d’odeur, quelles merveilles. J’espère qu’il y aura toujours un petit baveux pour nous apprendre à vivre, une révoltée sublime pour rendre la colère le plus tendre possible. Au lieu de frapper dans le vide ou le visage du réel, mon poing dressé sur une table d’infortune se transforme en crayon. Il est de plus en plus difficile de toucher la vie, de voir pour de vrai. Partout, on nous impose des gants ou des lunettes fumées. On pratique les hommes à être des robots, des automates de foire, des machines à consommer, des ombres à la gâchette tirant le soleil dans le dos. Il y a longtemps qu’avoir ne me concerne plus. Je ne fais pas partie des meubles, mais des arbres, du sol qui les porte et de l’air qu’on respire.
 

Peu importe le corps, toute main est infinie. Elle dessine ou écrit. Elle sculpte ou elle caresse. Les doigts qui bougent sont comme des oiseaux que le cœur garde en laisse. Il faut être le temps et non pas le subir, car être de son temps, c’est déjà être mort. Il faut être la fleur, le fruit, le fleuve, la douleur et la joie. Il faut être tout ce que les marchands nous refusent à être, bien autre chose que des croix sur un formulaire, un nom sur une carte de crédit. Je suis un non devant l’asservissement, un oui devant la vie, un enfant dans les limbes car il récuse Dieu, sa parole et ses guerres, une âme dans le néant permettant d’en sortir. Les mots que l’on écrit ne s’additionnent pas, ils se soustraient de l’absence. Ils tentent de vivre à la manière des plantes. Qu’on y parle d’amour n’étonne que les comptables. Dans leurs colonnes de chiffres, il n’y a pas de place pour le rêve. Pour qu’une bombe rapporte, elle doit tuer quelqu’un. Il n’y a pas de roses à la bouche des canons mais des victimes devant. Il y a tant de barreaux entre le monde et l’homme.

 

J’apprécie la lenteur, cette paille dans l’œil des montres, ce rêve dans celui du réel, ce grain de sable dans les rouages économiques. Il ne sert à rien de crier plus fort que le silence. Il est sourd. La vérité n’est plus la vérité quand elle cesse d’être en mouvement. Autant je me perds dans le réel, je me retrouve dans le rêve. J’ai parfois l’impression d’être beaucoup plus nulle part qu’ici. Je cherche le chemin où nous disparaissons. Je porte en moi un bout de fleuve, un lopin de forêt, un kilomètre de montagne. Mon sang bat jusqu’aux tempes. Le paysage palpite dans mes yeux. Des nervures de ciel s’inscrivent sous ma peau.

 

Le chemin disparaît lorsque les pieds s’arrêtent. Que reste-t-il des décors quand le théâtre fout le camp ? Que reste-t-il des morts au milieu des vivants ? Il y a comme odeur de cendre sur le monde. Il gèle à pierre fendre jusqu’au cœur des amours. Tous les oiseaux effarouchés se cachent dans leur nid. Les herbes folles nous menacent avec des pesticides. Les murs blancs se ternissent. Pour être sûr d’avoir vécu, on consomme, on achète, on dépense. La vie s’échappe par les trous de balles. Lorsque j’écris la nuit, j’ai peur, au matin, d’ouvrir mon cahier. Je crains les cicatrices, les taches de sang sur la page, le poids existentiel des mots. Je n’ai pas peur des morts mais des vivants qui tuent. J’attends une brassée de frais, le galop du printemps, la cavalcade des fleurs, une lessive des cœurs.

 

Le temps n’est pas à la mesure des montres. Il se calcule en milliards d’années. Le cœur de l’homme suit le corps, mais l’âme est à la traîne face à l’éternité. Les années s’étagent comme des restanques provençales. Les siècles grimpent comme des falaises. Pour les gens pressés, le temps n’est qu’un tic du poignet. Il tourne en rond entre les heures. Je ne veux pas mourir pour un peut-être. Je veux vivre pour être là, pleinement. Je suis comme ces enfants qui veulent tout voir, les multiples côtés des choses. Quand je démonte les rouages des mots, je me retrouve avec des pièces en trop, des images en surnombre, ou pire, avec des lettres en moins, des infinitifs sans r, des voiles sans voyelles, des phrases qui manquent de souffle.

 

Chaque geste porte en soi le sacré, c’est pourquoi il faut agir par amour. L’homme qui tue pour le profit, un drapeau, une croyance ou par pure méchanceté, c’est son âme qu’il tue. L’acte créateur est le seul qui enrichisse l’homme. Quand l’enfant compte sur ses doigts, il est déjà perdu. Je suis encombré de livres que je ne lirai jamais, de chemises que je ne porte pas, d’idées qui ne sont pas de moi. Viendra un jour où l’on mettra toutes ces choses à la poubelle, autant commencer tout de suite. Le dénuement laisse toute la place à la lumière. Avoir est une maladie. Il faut être pour en guérir.

 

Jean-Marc La Frenière

Lettre à mes pères 

J’ai bu tant de chansons, tant de cris, tant de larmes,

tant de rires, de bonheurs, pour devenir un homme,

je ne suis plus qu’une addition de mémoires et de poèmes,

un verbe nocturne qui s’étiole au ressac des ivresses perdues,

un vieux saumon remontant un torrent de souvenirs.
Parfois, une magie insolente me percute,

les ombres exhument de vieux mots

tirés du syllabaire des siècles,

des soupirs d’exil viennent à ma rencontre,

émerge le visage d’un enfant mort que je n’ai pas connu,

de vieilles douleurs que portait ma grand-mère,

une chanson et une voix qui ne sait pas tarir,

je suis une mémoire en marche que le temps videra.
En ces jours où les farandoles du néant jouent de la paillette,

je cherche ce lieu où le cœur n’a plus sa raison,

je vous cherche, amis des litanies enchantées,

je vous cherche dans les funérariums où s’efface le poème,

où êtes-vous, Jehan Jonaz, Glenmor, Servat, Caussimon,

Barbara, Eva, Régiani, Nougaro,

et vous autres les immenses, les Ferland, Brel, Brassens,

vous qui saviez que les poètes meurent quand le verbe se tait.
Et toi Colette Magny, qui nommais « Hibakucha »

les survivants d’Hiroshima, les extirpant de l’exil des intouchables,

n’es-tu que cette voix scandée dans le silence des jours

que j’arrache à ce 33 tours d’où suinte ta voix ?

Où sont donc maintenant nos quelques mots égarés

rue de Flandre autour d’un café ?
Et toi Sahara, qui au côté de Claude Delcloo et du Full Moon ensemble de Chicago,

jetais des mots aussi vibrants

que mon désarroi au crépuscule de mes vingt ans ?

Tes paroles encore tambourinent en moi

Amérique Amérique, j’entends crépiter les enfants d’Hiroshima,

et claquent en ce poème de Bob Kaufman

au tréfonds de mes veines jusqu’à me faire japonais

Et toi Jacqueline Danno, qui vivifiait Federico Garcia Lorca

quand tu giflais l’impératif du désir

en ces mots qui faisaient frisson à ma peau

Dites à la lune qu’elle vienne, le corps d’Ignatio je ne veux pas le voir.

Et vous Anne et Gilles,

qui endiamantaient La centaine d’amour de Neruda.
Combien de fois, dans le coma des espérances anémiées,

ai-je bu vos mots pour noyer les désespoirs d’un siècle désabusé,

combien de fois vous-ai je écoutés,

entendus, jusqu’à la confusion des âmes ?

Combien de fois vous ai-je mêlés à mon sang

jusqu’au profond de l’étrange langage qui irrigue mon encre ?

Vous étiez paroles de Poètes, jamais d’hier,

vous qui bousculiez les soubresauts d’un ordre triomphant

qui aujourd’hui s’embusque sous des silences nouveaux.
Où es-tu donc Léo,

toi dont la voix, encore en moi, résonne

comme la fascinante stupeur du cri mauve

qui agite l’inquiétude des crépuscules,

où es-tu Léo toi qui t’emparais des vers d’Aragon

(et) dont le cri en moi porte à jamais cet

avril à 5 heures du soir, un dragon planta un couteau dans son cœur,

où es-tu, toi qui reviens toujours

dans les bouffées tristes d’une jeunesse blessée ?
Le sais-tu ami, le savez-vous amis,

ici, la télé-réalité joue l’indécence,

le verbe n’a plus sa place,

la violence des stades joue l’indigence des consciences,

ici la sémantique sert les ambitions,

on égorge le sens,

on fait du sexe et du voyeurisme un passeport

pour la notoriété des imbéciles
Voyez-vous amis,

le verbe, la chanson, la parole, effraient,

ici, on sait que votre silence est une révolte désarmée,

ici, il savent qu’à étrangler le cri

on désâme les consciences.
Pourtant amis, chez moi vous vivez,

chaque soir vont, viennent, et reviennent des vivants intérieurs,

chaque soir chez moi vous chantez, déclamez, dansez

sur des symphonies de synapses,

des vagues à l’âme intemporels, des valses neuronales,

chaque nuit, une polka de personnages immortels trahit la mort

pour peupler la face blanche des jours de complaintes disparues.
Je te cherche Maurice Fanon toi que la radio efface,

as-tu toujours au cou ce souvenir de soie…

qui fait si doux à ma mémoire ?

Et vous James Olivier, Jean Arnulf, Mouloudji, Marc Ogeret, Priest

et vous autres, amis, qui d’un quatrain,

d’une rime, fusillaient la torpeur des bienheureux,

vous qui tordiez les cœurs et le verbe à en saigner les consciences.
Revenez amis, ici, chez nous, chaque jour nouveau,

des barbares se parent de dollars et de couteaux,

décapitent et rongent la parole,

revenez amis, ici, chez nous,

chaque jour des poètes meurent aux triomphes de la violence.
Amis, combien de fois, ai-je bu vos mots

si fortement mariés à l’intime espoir

d’une humanité que vous chantiez ?
Où êtes-vous donc amis égarés dans le coït de mes nostalgies ?

Où êtes-vous donc quand le silence est une rumeur

qui piétine les évangiles de la révolte et l’espoir que vous portiez ?

Où êtes vous Jacques Douai, Guy Béart, Leny Escudéro, Georges Moustaki

Caillat, Claude Reva, Léonard Cohen

où êtes-vous donc tous les frères du mot tendre ou révolté ?
Revenez amis, dansez, chantez et encore chantez

dans le creuset de ma mémoire,

restez les arquebusiers de l’arc-en-ciel,

jouez, jouez de la mélodie et du verbe

vous les porteurs d’une conscience en souffrance,

soyez les étendards de la lutte contre l’oubli des promesses.
Amis d’un temps égaré, squattez encore,

squattez mes jours jusqu’a l’ultime minute,

squattez ma vie jusqu’à la trame de mon âme,

jusqu’à l’insurrection de la passion antérieure des renoncements,

restez les mots de cette conscience enchantée qui, en mon sang,

sans cesse clame toujours les droits d’une utopie désenchantée.
Courrez, chantez, hurlez en moi

vous êtes, amis, les malfrats de l’utopie chantée et de l’espérance.

Courrez, chantez, et si, sur les chemins enneigés de ma mémoire,

et si vous croisez des odeurs de pays perdus,

Henri IV, un instituteur, les 101 dalmatiens ou des jours de fêtes,

c’est que je suis un homme fragmenté tissé aux mille saisons de l’âge,

et si, sur mes pages aphones ou mes crayons maladroits,

vous croisez des musiques d’antan accolées à mes rimes,

si mon verbe devient le suaire de vos âmes,

si mon cri s’arrime à un inconscient que vous forgiez,

dansez, chantez encore,

et si, parfois, vos mots dépassent sur ma rime,

je vous reconnais mes Pères

venus à mon insu jeter la braise d’une vieille fulgurance

venus me rappeler que tous vous m’habitez.
Dansez, chantez, vous dont les voix et les visages

suintent de mes nuits sans lune,

dansez, dansez, immortels jusqu’à mon dernier jour,

jusqu’à mon dernier miroir.
Ami, le jour vient, peut-être nous rencontrerons nous

car je ne suis plus qu’un vieux saumon qui remonte le torrent des mémoires

et qui lentement s’étiole au ressac des émotions perdues.
Jean-Michel Sananès



AUCUNE NUIT N’EST PLUS LARGE QUE LE RÊVE

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