Il faut vivre

http://lafreniere.over-blog.net/2016/03/il-faut-vivre.html

Il faut vivre, disait ma mère. De rien du tout à la grande mer du néant, se poursuit la grande écriture du fleuve, avec ses heurts et ses retours, ses débours de langage, ses chicanes d’oiseaux, ses sacs et ses ressacs, ses tournures de phrases encore mal dégrossies du langage des ancêtres. Elle va de rive en rive, de la source à l’estuaire, de la mémoire à l’embouchure des lèvres, de bouche en bouche. Elle rêve d’un pays qui n’arrive jamais. À partir de peu, j’ai fait ma collection d’images. Ce qu’il reste n’est pas ce qui est là. Je le cherche encore du bout de mon crayon. Tout était en suspens. Du mouvement des astres aux mouvements des muscles, de l’amibe aux idées, de la cosmogonie à la semence intime, du carré de sable au désert, des vagues de la mer au vague à l’âme, de la migration des oies à celle des neutrons, de la douceur du ventre à la douleur des larmes, des grands monstres sauriens aux nouveaux androïdes, il y eut la naissance. Cela était noyau, cela devint un fruit, un fruit donnant la vie à celui qui en mange. Chaque atome a sa place dans ce monde qui bouge. Les oiseaux chantent. Le tonnerre gronde. Les grillons stridulent. L’eau siffle quand elle bout. L’oreille se prête aux sons qui passent.

J’écoute respirer la terre, le vent qui souffle dans les arbres, le clapotis des vagues, le bruissement des insectes. Sur le vert des collines, les coquelicots se mêlent aux taches de rousseur. Un tronc d’arbre crépite à force de cigales. Les corneilles comme toujours manigancent à tue-tête. Le vent n’en finit plus de piétiner les feuilles. Des bulles de soleil pétillent sur le lac. La brosse des orties frotte la peau de l’air. Les bouleaux laissent voir leurs pansements. Les nuages bougent à peine dans les filets du ciel. Le goût de l’herbe dans ma bouche me ramène à l’enfance. Des langues inconnues alimentent chaque mot. Un fleuve mnémonique irrigue chaque ride. Le mot résiste aux bruits des choses comme le roseau résiste au vent. La métaphore est un grain de cumin qu’on ajoute au pain frais, une couleur au tableau, une chair aux neurones. Chaque parole est unique comme une sève identique différenciant chaque arbre. De la couleur locale à la couleur humaine, il y a plus qu’un pinceau. Il est inutile de chercher plus loin, ce que l’on trouve est toujours ce qu’on apporte.

Lorsque j’écris, je donne du pain aux mots et la parole aux morts. La page de papier, le petit trait de plume, la tranche du cahier, c’est mon poids qu’ils supportent. J’ai beau me faire léger, les mots sont lourds quelques fois, les phrases trop pesantes, les images trop noires. Les miracles auxquels on ne croit plus n’arriveront jamais. Il y a pourtant à fleur de tête tant de magie possible, tant de bonheur au bout des doigts. Dans les mûrissements, les germinations, les grouillements, les gésines, ce que féconde la mort alimente la vie. C’est une pâte qui lève grâce au levain du temps. Tout ce qui vit est ripaille et curée, de la fange éphémère à la poussière du pollen. Un immense chaos donne les formes les plus pures. Dans cet espace boulimique, chaque atome est un germe. Chaque fleur est un fruit. Chaque seconde est une boîte de Pandore. Chaque poumon quête la nourriture de l’air. Chaque montée de sève croise la chlorophylle. Bandant le fil de la parole, je me tiens comme un arc de la tête au talon.

 
Jean-Marc La Frenière

paru aux Éditions Trois-Pistoles  «Il faut vivre, disait-elle»

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