Lettre à mes pères 

J’ai bu tant de chansons, tant de cris, tant de larmes,

tant de rires, de bonheurs, pour devenir un homme,

je ne suis plus qu’une addition de mémoires et de poèmes,

un verbe nocturne qui s’étiole au ressac des ivresses perdues,

un vieux saumon remontant un torrent de souvenirs.
Parfois, une magie insolente me percute,

les ombres exhument de vieux mots

tirés du syllabaire des siècles,

des soupirs d’exil viennent à ma rencontre,

émerge le visage d’un enfant mort que je n’ai pas connu,

de vieilles douleurs que portait ma grand-mère,

une chanson et une voix qui ne sait pas tarir,

je suis une mémoire en marche que le temps videra.
En ces jours où les farandoles du néant jouent de la paillette,

je cherche ce lieu où le cœur n’a plus sa raison,

je vous cherche, amis des litanies enchantées,

je vous cherche dans les funérariums où s’efface le poème,

où êtes-vous, Jehan Jonaz, Glenmor, Servat, Caussimon,

Barbara, Eva, Régiani, Nougaro,

et vous autres les immenses, les Ferland, Brel, Brassens,

vous qui saviez que les poètes meurent quand le verbe se tait.
Et toi Colette Magny, qui nommais « Hibakucha »

les survivants d’Hiroshima, les extirpant de l’exil des intouchables,

n’es-tu que cette voix scandée dans le silence des jours

que j’arrache à ce 33 tours d’où suinte ta voix ?

Où sont donc maintenant nos quelques mots égarés

rue de Flandre autour d’un café ?
Et toi Sahara, qui au côté de Claude Delcloo et du Full Moon ensemble de Chicago,

jetais des mots aussi vibrants

que mon désarroi au crépuscule de mes vingt ans ?

Tes paroles encore tambourinent en moi

Amérique Amérique, j’entends crépiter les enfants d’Hiroshima,

et claquent en ce poème de Bob Kaufman

au tréfonds de mes veines jusqu’à me faire japonais

Et toi Jacqueline Danno, qui vivifiait Federico Garcia Lorca

quand tu giflais l’impératif du désir

en ces mots qui faisaient frisson à ma peau

Dites à la lune qu’elle vienne, le corps d’Ignatio je ne veux pas le voir.

Et vous Anne et Gilles,

qui endiamantaient La centaine d’amour de Neruda.
Combien de fois, dans le coma des espérances anémiées,

ai-je bu vos mots pour noyer les désespoirs d’un siècle désabusé,

combien de fois vous-ai je écoutés,

entendus, jusqu’à la confusion des âmes ?

Combien de fois vous ai-je mêlés à mon sang

jusqu’au profond de l’étrange langage qui irrigue mon encre ?

Vous étiez paroles de Poètes, jamais d’hier,

vous qui bousculiez les soubresauts d’un ordre triomphant

qui aujourd’hui s’embusque sous des silences nouveaux.
Où es-tu donc Léo,

toi dont la voix, encore en moi, résonne

comme la fascinante stupeur du cri mauve

qui agite l’inquiétude des crépuscules,

où es-tu Léo toi qui t’emparais des vers d’Aragon

(et) dont le cri en moi porte à jamais cet

avril à 5 heures du soir, un dragon planta un couteau dans son cœur,

où es-tu, toi qui reviens toujours

dans les bouffées tristes d’une jeunesse blessée ?
Le sais-tu ami, le savez-vous amis,

ici, la télé-réalité joue l’indécence,

le verbe n’a plus sa place,

la violence des stades joue l’indigence des consciences,

ici la sémantique sert les ambitions,

on égorge le sens,

on fait du sexe et du voyeurisme un passeport

pour la notoriété des imbéciles
Voyez-vous amis,

le verbe, la chanson, la parole, effraient,

ici, on sait que votre silence est une révolte désarmée,

ici, il savent qu’à étrangler le cri

on désâme les consciences.
Pourtant amis, chez moi vous vivez,

chaque soir vont, viennent, et reviennent des vivants intérieurs,

chaque soir chez moi vous chantez, déclamez, dansez

sur des symphonies de synapses,

des vagues à l’âme intemporels, des valses neuronales,

chaque nuit, une polka de personnages immortels trahit la mort

pour peupler la face blanche des jours de complaintes disparues.
Je te cherche Maurice Fanon toi que la radio efface,

as-tu toujours au cou ce souvenir de soie…

qui fait si doux à ma mémoire ?

Et vous James Olivier, Jean Arnulf, Mouloudji, Marc Ogeret, Priest

et vous autres, amis, qui d’un quatrain,

d’une rime, fusillaient la torpeur des bienheureux,

vous qui tordiez les cœurs et le verbe à en saigner les consciences.
Revenez amis, ici, chez nous, chaque jour nouveau,

des barbares se parent de dollars et de couteaux,

décapitent et rongent la parole,

revenez amis, ici, chez nous,

chaque jour des poètes meurent aux triomphes de la violence.
Amis, combien de fois, ai-je bu vos mots

si fortement mariés à l’intime espoir

d’une humanité que vous chantiez ?
Où êtes-vous donc amis égarés dans le coït de mes nostalgies ?

Où êtes-vous donc quand le silence est une rumeur

qui piétine les évangiles de la révolte et l’espoir que vous portiez ?

Où êtes vous Jacques Douai, Guy Béart, Leny Escudéro, Georges Moustaki

Caillat, Claude Reva, Léonard Cohen

où êtes-vous donc tous les frères du mot tendre ou révolté ?
Revenez amis, dansez, chantez et encore chantez

dans le creuset de ma mémoire,

restez les arquebusiers de l’arc-en-ciel,

jouez, jouez de la mélodie et du verbe

vous les porteurs d’une conscience en souffrance,

soyez les étendards de la lutte contre l’oubli des promesses.
Amis d’un temps égaré, squattez encore,

squattez mes jours jusqu’a l’ultime minute,

squattez ma vie jusqu’à la trame de mon âme,

jusqu’à l’insurrection de la passion antérieure des renoncements,

restez les mots de cette conscience enchantée qui, en mon sang,

sans cesse clame toujours les droits d’une utopie désenchantée.
Courrez, chantez, hurlez en moi

vous êtes, amis, les malfrats de l’utopie chantée et de l’espérance.

Courrez, chantez, et si, sur les chemins enneigés de ma mémoire,

et si vous croisez des odeurs de pays perdus,

Henri IV, un instituteur, les 101 dalmatiens ou des jours de fêtes,

c’est que je suis un homme fragmenté tissé aux mille saisons de l’âge,

et si, sur mes pages aphones ou mes crayons maladroits,

vous croisez des musiques d’antan accolées à mes rimes,

si mon verbe devient le suaire de vos âmes,

si mon cri s’arrime à un inconscient que vous forgiez,

dansez, chantez encore,

et si, parfois, vos mots dépassent sur ma rime,

je vous reconnais mes Pères

venus à mon insu jeter la braise d’une vieille fulgurance

venus me rappeler que tous vous m’habitez.
Dansez, chantez, vous dont les voix et les visages

suintent de mes nuits sans lune,

dansez, dansez, immortels jusqu’à mon dernier jour,

jusqu’à mon dernier miroir.
Ami, le jour vient, peut-être nous rencontrerons nous

car je ne suis plus qu’un vieux saumon qui remonte le torrent des mémoires

et qui lentement s’étiole au ressac des émotions perdues.
Jean-Michel Sananès



AUCUNE NUIT N’EST PLUS LARGE QUE LE RÊVE

chevalfou.over-blog.net

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