Le chemin 

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L’éclat de l’eau, l’éclair dans l’orage, le foin d’odeur, quelles merveilles. J’espère qu’il y aura toujours un petit baveux pour nous apprendre à vivre, une révoltée sublime pour rendre la colère le plus tendre possible. Au lieu de frapper dans le vide ou le visage du réel, mon poing dressé sur une table d’infortune se transforme en crayon. Il est de plus en plus difficile de toucher la vie, de voir pour de vrai. Partout, on nous impose des gants ou des lunettes fumées. On pratique les hommes à être des robots, des automates de foire, des machines à consommer, des ombres à la gâchette tirant le soleil dans le dos. Il y a longtemps qu’avoir ne me concerne plus. Je ne fais pas partie des meubles, mais des arbres, du sol qui les porte et de l’air qu’on respire.
 

Peu importe le corps, toute main est infinie. Elle dessine ou écrit. Elle sculpte ou elle caresse. Les doigts qui bougent sont comme des oiseaux que le cœur garde en laisse. Il faut être le temps et non pas le subir, car être de son temps, c’est déjà être mort. Il faut être la fleur, le fruit, le fleuve, la douleur et la joie. Il faut être tout ce que les marchands nous refusent à être, bien autre chose que des croix sur un formulaire, un nom sur une carte de crédit. Je suis un non devant l’asservissement, un oui devant la vie, un enfant dans les limbes car il récuse Dieu, sa parole et ses guerres, une âme dans le néant permettant d’en sortir. Les mots que l’on écrit ne s’additionnent pas, ils se soustraient de l’absence. Ils tentent de vivre à la manière des plantes. Qu’on y parle d’amour n’étonne que les comptables. Dans leurs colonnes de chiffres, il n’y a pas de place pour le rêve. Pour qu’une bombe rapporte, elle doit tuer quelqu’un. Il n’y a pas de roses à la bouche des canons mais des victimes devant. Il y a tant de barreaux entre le monde et l’homme.

 

J’apprécie la lenteur, cette paille dans l’œil des montres, ce rêve dans celui du réel, ce grain de sable dans les rouages économiques. Il ne sert à rien de crier plus fort que le silence. Il est sourd. La vérité n’est plus la vérité quand elle cesse d’être en mouvement. Autant je me perds dans le réel, je me retrouve dans le rêve. J’ai parfois l’impression d’être beaucoup plus nulle part qu’ici. Je cherche le chemin où nous disparaissons. Je porte en moi un bout de fleuve, un lopin de forêt, un kilomètre de montagne. Mon sang bat jusqu’aux tempes. Le paysage palpite dans mes yeux. Des nervures de ciel s’inscrivent sous ma peau.

 

Le chemin disparaît lorsque les pieds s’arrêtent. Que reste-t-il des décors quand le théâtre fout le camp ? Que reste-t-il des morts au milieu des vivants ? Il y a comme odeur de cendre sur le monde. Il gèle à pierre fendre jusqu’au cœur des amours. Tous les oiseaux effarouchés se cachent dans leur nid. Les herbes folles nous menacent avec des pesticides. Les murs blancs se ternissent. Pour être sûr d’avoir vécu, on consomme, on achète, on dépense. La vie s’échappe par les trous de balles. Lorsque j’écris la nuit, j’ai peur, au matin, d’ouvrir mon cahier. Je crains les cicatrices, les taches de sang sur la page, le poids existentiel des mots. Je n’ai pas peur des morts mais des vivants qui tuent. J’attends une brassée de frais, le galop du printemps, la cavalcade des fleurs, une lessive des cœurs.

 

Le temps n’est pas à la mesure des montres. Il se calcule en milliards d’années. Le cœur de l’homme suit le corps, mais l’âme est à la traîne face à l’éternité. Les années s’étagent comme des restanques provençales. Les siècles grimpent comme des falaises. Pour les gens pressés, le temps n’est qu’un tic du poignet. Il tourne en rond entre les heures. Je ne veux pas mourir pour un peut-être. Je veux vivre pour être là, pleinement. Je suis comme ces enfants qui veulent tout voir, les multiples côtés des choses. Quand je démonte les rouages des mots, je me retrouve avec des pièces en trop, des images en surnombre, ou pire, avec des lettres en moins, des infinitifs sans r, des voiles sans voyelles, des phrases qui manquent de souffle.

 

Chaque geste porte en soi le sacré, c’est pourquoi il faut agir par amour. L’homme qui tue pour le profit, un drapeau, une croyance ou par pure méchanceté, c’est son âme qu’il tue. L’acte créateur est le seul qui enrichisse l’homme. Quand l’enfant compte sur ses doigts, il est déjà perdu. Je suis encombré de livres que je ne lirai jamais, de chemises que je ne porte pas, d’idées qui ne sont pas de moi. Viendra un jour où l’on mettra toutes ces choses à la poubelle, autant commencer tout de suite. Le dénuement laisse toute la place à la lumière. Avoir est une maladie. Il faut être pour en guérir.

 

Jean-Marc La Frenière

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